La « nouvelle brachylogie », car c’est désormais ainsi qu’on la nomme, est un champ de pensée et d’investigation intellectuelle né d’une réflexion et d’une pratique relativement longues portant sur les formes brèves et sur les microstructures. D’abord dans les textes et les discours, ensuite dans le monde où nous vivons. C’est sans doute pour cela que la nouvelle brachylogie se présente à nous avec ses deux faces, ses deux pages aussi liées que celles d’une même pièce de monnaie ou d’une même feuille, en l’occurrence la brachypoétique, ou poétique brachylogique, et la brachylogie générale.

Il faudrait souligner d’abord que le cheminement de la pensée est parti d’une première perception de la brachylogie comme une figure de rhétorique, limitée à un rôle procédural, pour aboutir à la conception finale qui perçoit la brachylogie comme une discipline et un champ d’analyse concurrentiel de la rhétorique, dans la juste mesure du rapport qui a présidé à leurs naissances respectives.

En effet, la brachylogie ne saurait être une simple figure de rhétorique ; car la parole qui s’y exprime traduit une « manière » d’être et de voir, en d’autres termes, toute la conscience ontologique qui motive l’interrogation et l’expression et préside à leur construction! La grande et éternelle question sur soi, sur l’autre, sur le monde, sur l’univers, ainsi que sur la vérité insaisissable de chacun d’eux.

Force est d’admettre alors que la brièveté n’est pas toute la brachylogie, mais juste une de ses manifestations les plus en vue et une de ses configurations représentatives.

Pour cela, il fallait remonter à la source de la brachylogie comme concept autonome s’opposant à la macrologie et, à travers celle-ci, à la rhétorique. Il n’a pas été difficile alors d’en retrouver les traces dans les Dialogues de Platon, surtout dans Protagoras et dans Gorgias.

On peut se rendre compte ici, mais encore plus à la lecture analytique des Dialogues, que la brachylogie chez Socrate, traduite de façon peut-être réductive par brièveté[1], déborde la question de poétique pour représenter une certaine conception du vivre-ensemble où la communication est essentiellement commandée par le récepteur. Ce dernier est à respecter et plutôt que de se fixer comme objectif de le convaincre coûte que coûte (la persuasion, c’est le rôle de la rhétorique), il s’agit de chercher en lui le miroir qui peut nous donner conscience des vraies questions à poser à notre vérité afin de la relativiser. De ce point de vue, la brachylogie est une méthode d’approche et un cheminement de la pensée fondés sur une dynamique fondamentale, celle de la conversation telle que conçue par Socrate. On peut y percevoir la différence fondamentale à établir entre la rhétorique, en tant que discours de persuasion, et la conversation, en tant que pratique brachylogique : « A mon avis, la rhétorique est comme le fantôme d’une partie de la politique[2]. »

Quand on entre dans la logique de la pensée socratique, on peut comprendre l’hégémonie que la rhétorique a imposée à la brachylogie pour la réduire à un fonctionnement procédural, de plus en plus contracté, jusqu’à en faire une application particulière, et même péjorative, de la figure de l’ellipse. De là l’une des dernières définitions de la brachylogie, dans les dictionnaires où elle demeure encore en usage, celle du Littré par exemple : « Vice d’élocution, qui consiste dans une brièveté excessive et poussée assez loin pour rendre le style obscur ».

 

Pourquoi donc et comment, cette résurrection du concept dans la perspective de l’élargissement de son espace à un champ pluridisciplinaire à même de le rendre omniprésent dans toute dynamique de la vie ?

 

L’idée est partie d’une convergence des champs notionnels en rapport au concept, au moins des cinq principaux : la brièveté, la concision, la petitesse, la minorité, la microstructure. Si les deux premières notions sont fondamentalement d’essence intra-langagière, les trois autres sont transversales de plusieurs niveaux de considération : psychique, social, physique, organique, biochimique, biotechnologique, nanotechnologique, etc. Or, à ces niveaux aussi, il n’est pas exclus de penser à des rapports langagiers. En effet, les plus petites structures communiquent avec nous pour nous inciter à nous interroger sur nous-mêmes et sur tout ce qui nous entoure. Autrement dit, tout ce qui en nous et autour de nous nous parle, même à travers son apparent silence.

Cependant, l’humanité s’est installée dans une perception confondant l’échelle des grandeurs à l’échelle des valeurs : est important ce qui est grand, tout le reste n’est que petitesse. Le langage même a fini par se laisser commander par cette perception des choses. Du coup, les expressions brèves ont été classées comme des expressions mineures, les genres mineurs de l’expression littéraire sont un témoignage éloquent de cette perspective.

Mais le monde moderne a changé, ou est en train de changer cette échelle, si bien que l’exploration scientifique et son exploitation technologique sont beaucoup plus tournées vers les plus petites structures moléculaires, atomiques, nucléaires, électroniques et « nanodimensionnelles », à telle enseigne que l’on se voit déjà dans la reconfiguration de notre monde en une variante du nanomonde.

Tout est alors amené à se repenser par rapport à cette nouvelle donne. Les minorités sociales reprennent une autre dimension et un autre rôle, l’économie en appelle parfois à la micro-économie et l’architecture repense l’espace dans le sens de la poly-fonctionnalité de ses plus petites dimensions. On parlerait alors du monde moderne comme d’un monde essentiellement brachylogique de par l’intérêt exceptionnel qu’il accorde aux plus petites choses, dont son destin semble dépendre étroitement. Pensons aux catastrophes apocalyptiques que des accidents nonotechnologiques peuvent occasionner, cela seul peut convaincre de la nécessité de converser, au sens socratique du terme, le sens brachylogique, avec ce que l’univers a fait être de plus petit, en nous et avec nous.

 

La Nouvelle Brachylogie nous est alors apparue comme un champ d’investigation, d’analyse, de réflexion et de pensée, pouvant nous offrir l’opportunité de faire converser sa face langagière que nous baptisons « la brachypoétique » et sa face plus étendue et plus ouverte sur les micro-structures de toutes natures, que nous baptisons « brachylogie générale ».

C’est l’occasion pour nous de réhabiliter le concept fondamental de Socrate, la brachylogie, dans la dimension et les perspectives qu’il peut prendre en harmonie avec le monde moderne. Brièveté et petitesse sont alors signes d’humilité, minorité est signe de créativité, conversation est signe d’intercommunication démocratique et de parité, autrement dit de vraie démocratie.

Voilà qui justifierait le slogan de la Nouvelle Brachylogie : « Repenser du nouveau sur un concept antique » et qui permettrait de percevoir son cheminement philosophique préconisant l’intérêt pour le micro-structurel comme garant de l’implantation de l’esprit de conversation et comme une éthique conduisant à la démocratie ?

 

 

[1] Dans l’édition des Œuvres complètes de Platon, élaborée par A. Croiset en 1999 (Platon, Œuvres complètes, par Alfred Croiset avec la collaboration de Louis Bodin, Dix-septième tirage, la première édition datant de 1923. Paris, Les Belles Lettres, 1999), on ne peut pas rester indifférent au fait qu’aucune note ni commentaire, dans la notice ou ailleurs, ne réfère explicitement au concept de « brachylogie ».

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